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Voici disponible gratuitement ma nouvelle « Le Démon de farine« , lauréate du concours « Amélia culture geek » 2017. Merci de bien vouloir me contacter pour toute réutilisation.

Bonne lecture !


Le Démon de Farine

Ma mission était simple. Les habitants du village voisin avaient contacté ma guilde de mercenaires pour chasser un groupe de bandits qui les obligeait à livrer chaque semaine leurs récoltes et leur plus belle bête, faute de quoi, ils tueraient un enfant au hasard. Seulement, ces méthodes ne ressemblaient pas à celles de brigands de pacotille, qui auraient pillé deux ou trois sacs d’or avant de s’enfuir. C’est pourquoi on avait envoyé sur le terrain le meilleur des membres de la guilde : c’est-à-dire, moi. 

Je dis cela sans prétention, évidemment. Mais sans mentir, personne n’avait davantage prouvé sa valeur dans les missions de discrétion et de reconnaissance que moi. Les bandits et les créatures de tout poil, ça me connaît. Ma dague avait coupé la gorge de bon nombre d’ennemis avant même qu’ils n’aient eu la chance de remarquer ma présence. Quant à ma tunique de cuir noir ajustée à ma taille, celle que je porte encore aujourd’hui, elle m’a permis d’éviter de nombreux guet-apens. 

Mais trêve de bavardages, revenons à la mission. La caverne des brigands n’était qu’à quelques pas de moi, dans la forêt lugubre où même les chouettes n’osaient pas hululer. Par sécurité, je restais à couvert derrière le tronc d’un chêne. A l’entrée de la grotte, un crâne de bœuf à moitié dépecé servait de torche. Du meilleur goût. La voie étant libre, je me faufilai alors dans l’antre. 

L’intérieur était sombre, mais je ne pouvais pas me permettre d’allumer une torche. J’avançai donc avec prudence en me guidant le long du mur. L’air était moite et oppressant, vous savez, comme juste avant un orage, en été. Après quelques minutes de marche, le tunnel débouchait enfin dans une salle ronde, uniquement meublée d’une table et un immense feu où rôtissait un porc entier. Quant aux deux bandits musculeux, ils étaient attablés, là, sans rien dire, sans même bouger. Rien. Voilà qui est bien étrange, me direz-vous… En fait, à bien y regarder, je m’aperçus que leurs yeux étaient entièrement blancs : sans pupille, sans iris, sans vie. Je ne vous le fais pas dire : ce n’était rien d’autre que l’œuvre d’un démon. 

Prudente, je restais dans l’ombre un instant. Je saisis une flèche dans mon carquois et bandai mon arc. Je comptai jusqu’à deux, le temps de s’assurer que l’ennemi demeurait bien immobile… Un… deux… Et aussitôt la flèche siffla dans l’air pour venir se planter dans la gorge d’un des bandits. Sur le coup, il tomba de son tabouret en lâchant son bouclier en fer, qui résonna lourdement. Alerté, l’autre homme se leva et inspecta autour de lui. Evidemment, j’avais tout prévu. Le bougre n’eut pas le temps de s’avancer qu’une deuxième flèche bien placée le cloua au sol. Et de deux !

Seulement, je ne pouvais pas en rester là. Non, c’était trop facile… Il fallait s’assurer qu’ils ne se relèvent plus. A pas de loup, je m’avançai alors, jusqu’à m’accroupir près du corps d’un des soldats. Je dégainai la dague cachée au niveau de ma botte et d’un geste précis, je la plantai dans son cœur… Enfin, c’est ce qui se serait passé si quelque chose ne m’en avait pas empêchée ! 

L’autre homme m’avait attrapé le poignet, et me serrait comme un étau, le mufle ! Pour un humain, il était gigantesque. Plus de deux mètres, sans exagérer ! Je ne me laissai pourtant pas abattre. De mon pied gauche, je lui assénai un terrible coup dans l’entrejambe, un coup qui en aurait fait faillir plus d’un, je peux vous l’assurer… Mais pas lui. Il demeurait impassible. Alors il serra son poing libre gros comme ma tête et prit de l’élan. 

Un instant, j’ai bien cru me le prendre, son poing. Mais le coup rasa le sommet de mon crâne alors que je me baissai in extremis. L’occasion était trop belle : j’en profitai pour sortir ma seconde dague, celle qui se trouve dans ma botte gauche, et je la lui plantai dans le cœur, avant qu’il n’ait eu le temps de faire quoi que ce soit d’autre. Je n’attendis même pas qu’il s’écroule au sol pour retirer mon bras de son emprise, et planter ma première dague dans la cible qu’elle aurait dû atteindre. Le premier brigand était en train de se relever, mais mon coup le cloua au sol à nouveau. Chose étrange, des iris marrons apparurent alors dans ses yeux blancs et il lâcha un râle de douleur avant de s’éteindre. 

Paix à son âme.

Je n’étais pas peu fière de moi à cet instant. Je remis mes dagues à leur place et dégainai l’épée qui se trouvait à ma ceinture dans un doux son métallique. Liberté. C’est le nom que j’ai donné à ma lame. Je sais, ce n’est pas très original, mais elle représente bien ce pourquoi je me bats depuis tant d’années. Liberté luisait sous l’éclat des flammes. C’était beau… 

Bref, d’un pas déterminé, j’enfonçai la pièce de bois qui servait de porte et m’écriai : 

— A nous deux, vil démon !

Je l’avoue, j’aime bien sortir une belle phrase comme celle-ci de temps en temps. Aussitôt dit, je pénétrai dans une seconde salle. Ici, me faisant face, proche comme de vous à moi, un démon rouge sang haut de trois mètres, et davantage de large ! Il était affalé au milieu d’un gigantesque tas de nourriture : volailles rôties, morceaux de bœuf marinés, poissons grillés, fruits, légumes, vins… tout était entassé, là, à même le sol. Il y en avait tant, que la moitié avait déjà pourri ou moisi, et les mouches et autres bestioles partageaient ce festin répugnant avec lui. Buark… Le démon prélassait son immensité graisseuse dans cet amas comme sur un matelas moelleux. 

— Que viens-tu faire ici ? s’exclama-t-il sans arrêter de s’empiffrer. Pourquoi les deux nigauds t’ont-ils laissée entrer ? 

— Je les ai tués, répondis-je tout simplement. 

Le démon haussa les épaules en poursuivant son festin. Les sucs et jus dégoulinaient sur les plis de son ventre glabre. 

— Va donc m’apporter le porc de l’autre pièce… et puis les corps des deux idiots. Ils doivent être encore bien fermes ! Si tu ne m’obéis pas, tu finiras comme eux ! 

— Je ne suis pas venu te servir… je suis venu t’occire. 

Cette phrase, alors qu’il remarquait l’épée dans ma main, le fit cesser un instant son infâme banquet. Il explosa soudain d’un rire gras qui l’obligea à se retenir les côtes : 

— Mais tu ne sais donc pas que les armes ne peuvent pas m’atteindre ? Je ne suis pas un vulgaire mortel comme toi ! 

Je durcis mon regard. On ne se moque pas de moi comme cela, tenez-le pour dit.

— Dans ce cas, que dis-tu de cela ? 

Je lançai soudain la petite fiole qui se trouvait à ma ceinture. Elle se brisa au sol devant lui dans un bruit de vaisselle, répandant une fumée bleutée. Une de mes plus belles décoctions… Surpris par une douleur telle qu’il n’en avait sans doute jamais ressentie jusqu’à lors, le démon se mit à hurler (je ne vais tout le même pas vous l’imiter). Malgré ses convulsions, il arriva à tendre la main et projetta une boule de feu magique. Leste, j’arrivai à éviter le sort en roulant sur le côté. Le feu atteignit le mur qui s’effondra dans un étrange bruit métallique. 

Il était temps de donner le coup de grâce. Je me relevai et fonçai sur le démon. En trois petits sauts, hop, hop, hop, j’escaladai son estomac. Là, je saisis mon épée à deux mains et dans un cri de victoire – yaaaaah ! – je plantai mon épée dans son crâne, juste entre ses deux cornes. Vous imaginez la suite. Le démon criait, hurlait, agitait l’air avec ses bras, mais je tenais bon. Un étrange sang blanc et granuleux s’écoulait de sa plaie et tâchait ma tunique. 

En cet instant, j’étais très fière de moi. Le démon occis, j’allais enfin pouvoir faire toucher à ma guilde la prime, et les villageois seraient sauvés. Mais surtout, j’aurai une victoire de plus à mon actif. Et pas des moindres ! 

Frissonnez au nom d’Ildana, démons et autres crapules ! Ildana, la meilleure mercenaire de tout le royaume !

Mais soudain, alors que le monstre agonisait encore, une voix terrible résonnait dans toute la pièce, faisant trembler les murs. Ce cri strident et inattendu manqua de me faire chavirer. J’essayais de ne pas me laisser perturber, mais le hurlement résonna de nouveau, me troublant la vision : 

— Mais qu’est-ce que c’est que ça ?! 

Pff… On ne peut jamais être tranquille…

Depuis l’autre côté de la pièce, la vieille gouvernante me toise d’un regard assassin. Je frissonne. Sa face de bouledogue est définitivement plus repoussante que celle de n’importe quel démon… 

Par le passé, je l’ai déjà vue furieuse, mais rarement à ce point. Il faut avouer que cette fois, il y a de quoi s’énerver : le grand plat en fer est tombé au sol, le vase en porcelaine s’est brisé en mille morceaux, et toutes les poêles et casseroles sont éparpillées au sol. Et surtout elle me découvre, moi, pauvre fillette, tenant à deux mains un grand couteau de boucher planté dans un misérable sac de farine qui n’avait rien demandé à personne. 

La vieille femme large comme un bœuf fume presque par les naseaux. 

— Quand cesseras-tu tes idioties ? mugit-elle. 

— Et bien, en fait… balbutié-je. 

— Nettoie immédiatement tout cela ! grogne-t-elle sans me laisser le temps de m’expliquer. Et ensuite tu nettoieras les latrines des gardes royaux. Tu trouveras peut-être moins amusant de ruiner les cuisines comme cela ! Ce soir, nous verrons combien de coups de fouet tu mérites. 

Et elle s’enfuit en claquant la porte aussi vite qu’elle est arrivée. 

Je soupire. 

Lasse, je retire le couteau du sac de farine et le repose sur le plan de travail. Les cuisines sont complètement ruinées… Il n’est pas encore dix heures ; à faire tout ce qu’elle m’a demandé, j’en ai au moins jusqu’au crépuscule. Mais je ne regrette rien… Quel sacré combat !

Avant de me mettre à mes corvées, je tâte par réflexe la poche intérieure de ma robe de toile plus qu’usée. Ah… la pièce d’or s’y trouve toujours… Cette nuit, elle viendra s’ajouter à toutes les autres que j’ai réussi à glaner par-ci par-là depuis toutes ces années, par chance ou dans les poches des seigneurs, ou encore en revendant dans les mauvais quartiers quelques bibelots dorés dénichés sur les tables des nobles…  Ils ne manqueraient à personne, de toute manière. Ils en avaient plus que de raison. 

En me saisissant du balai, je rumine ma rage. Il n’est pas besoin d’être un homme ou une femme du monde pour être forte et indépendante. Dans quelques mois, j’aurai assez d’argent pour acheter une armure en cuir et un arc. Et alors, ils frissonneront au nom d’Ildana, la meilleure mercenaire du royaume !

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